PASSION & NEUTRALITÉ

Il est une passion commune à la majorité des êtres humains : la passion amoureuse.


De tous temps, la passion amoureuse a inspiré les plus belles pages de la littérature et nourri les oeuvres des artistes, toutes disciplines confondues. L’expression artistique étant vécue comme une voie libératrice sublimant les sentiments et transcendant le désir par cette apogée créatrice.


Pour une majorité d’individus, la passion se traduit souvent par une dépendance, acceptée voire désirée, à l’autre. Ainsi dépouillé de son bon sens, l’être peut aller jusqu’à en perdre raison. Car dans la passion, il est question de désir et de possession. Posséder ou être possédé, sinon dépossédé de soi par l’autre, et ce, pour certains, jusqu’à l’autodestruction.


La raison est une montagne fragile qui cède parfois aux tremblements de chair et choit dans les abîmes sans fond de la passion.


Par le refus de regarder la réalité telle qu’elle s’exprime, la passion s’aveugle elle-même en se droguant aux chimères de l’illusion. Car tout devient signifiant. De l’événement le plus anodin à celui le plus capital, tout est perçu soit comme le plus intense mouvement d’yeux de Chimène ou alors comme le tombé fatal du couperet par le plus infâme des bourreaux. L’être est ainsi balloté entre les plus divines extases et les plus horribles tourments. Et si le corps est soulevé par ce tourbillon intérieur, la chair en subit les pires affres ainsi que celles d’un toxicomane sidéré par son addiction.


Tous les êtres aspirent à l’amour et la passion amoureuse a le don de galvaniser corps et esprit, réveillant, sinon décuplant, des potentiels sensoriels et intellectuels. Et si la libido, pulsion de vie impulsant le désir, n’est pas sublimée ainsi que l’individu le souhaite, elle va créer un état de mal-être manifesté par des sensations d’oppression physique nourrissant mille troubles angoissants.


Aussi, une question se pose : est-il possible de vivre une véritable passion sans en subir ses angoissants tourments ?


Oui, oserai-je dire, grâce à la neutralité.


La neutralité est un état d’ouverture totale qui permet de tout vivre, sans jugement, en pleine conscience.


La neutralité dispose l’être à vivre pleinement son présent et, en même temps, à se voir le vivre, sans qu’il y ait d’interférence entre ces deux états de présence. D’un côté, il y a la part « acteur » qui vit le présent et, de l’autre, il y a la part « public » qui observe ce qui se vit (1). Ainsi, quand l’être se met à agir, à parler, à vibrer l’attirance, à brûler de désir, la part « public » observe tous les mécanismes physiques, sensoriels, pulsionnels, mis en mouvement par les pensées et intentions qui envahissent cette part « acteur ». Elle observe également l’objet de la passion, les réactions ou non réactions ; elle écoute avec acuité les propos échangés, et va donner à la part « acteur » ses propres ressentis, ainsi qu’un public au théâtre qui, par sa position de recul vis à vis de l’action, voit tout. Il n’y a donc pas, pour lui, possibilité de méprise. Et si ce que vit la part « acteur » enflamme la part « public », celle-ci, par l’observation consciente et avisée, peut le constater, en être même touchée, mais sans en être la victime. Elle peut alors dénoyauter tous les processus trompeurs et aveuglants de la passion qui s’exprime devant elle. Ainsi cette passion se vivra-t-elle dans ce qu’elle a de plus beau et de plus accompli.


Vivre dans cette forme de conscience amène à vivre l’amour dans sa forme première, aimer d’abord ce qui est, c’est-à-dire : soi. Car on ne peut aimer davantage l’autre qu’on ne s’aime soi-même. Qui se jette dans la passion comme d’un avion en vol, vit le fol espoir que l’amour de l’autre soit le parachute qui l’empêche de se perdre dans le vide de son propre manque d’amour. Ces manques d’amour, comme des trous creusés dans la petite enfance et bouchés avec des fausses croyances qui vont fausser les comportements du futur adulte. Souvent le véritable amour manque dans la folle passion, alors que c’est paradoxalement son plus grand prétexte. Oui, on veut aimer, mais ce qu’on veut par-dessus tout, c’est être aimé ! Et plus la passion est dévorante, plus elle révèle le manque d’amour.


La folle passion permet, à l’adolescent ou l’adulte, de s’illusionner de vivre enfin quelque chose d’unique, d’intense, de vertigineux. D’être enfin quelqu’un à travers ce qu’il vit. Et la dimension de son être est évaluée à l’aune de celle de sa propre passion. Mais quand tout s’effondre, il se retrouve face au vide, hagard, sans capacité de comprendre puisque tout n’était qu’illusion.


La neutralité, état d’écoute naturel, nous apprend que vivre, c’est écouter et être en contact avec ce qui est, au présent. Elle nous révèle comment le passé tricote des fils dans lesquels on se prend les pieds, on se prend l’âme, et on finit par cesser d’exister par nous-mêmes, pour nous-mêmes ; comment le futur est un rêve qui condamne le réel et en fait une illusion ; que seul le présent est, pour ce qu’il est.


La neutralité se vit naturellement dans la joie. Ce sentiment naturel, aucunement lié au mental, colore la façon de vivre l’instant présent, et ce, par la connexion consciente de la part « acteur » au corps, à ses ressentis. Il offre à la part « public » d’en observer, quasi simultanément et gaiement, les fonctionnements et tous les types d’interactions avec les autres corps.


La neutralité permet l’écoute de ce qui est, jusqu’à percevoir avec clarté la nature de l’énergie qui émane de chaque individu. Et l’énergie qui fait se mouvoir les êtres entre eux, c’est l’amour.


Et pour que l’amour existe véritablement dans la passion, la neutralité est certainement l’ange à la flèche la plus bienveillante, car elle permet à l’amour de naître et grandir au milieu d’acteurs passionnément aimants et de publics passionnément critiques.


Dominique Loquin


(1) Dominique Loquin présente dans son ouvrage « Soyez l’artiste de votre vie ! », les règles du masque neutre qui sont le fondement de sa théorie sur la neutralité (et de son pouvoir libérateur), parmi lesquelles le port du masque impose à l’acteur de regarder le public avec lequel il entre alors dans une forme de contact particulier, précieux : l’acteur agit uniquement pour le public.

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