Le masque neutre au service de la Neutralité


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Un peu d'histoire

Le masque neutre est né en Italie, au Théâtre Universitaire de Padoue, en 1948. Jacques Lecoq (pédagogue et metteur en scène) et Amleto Sartori (sculpteur et facteur de masques), l'élaborèrent ensemble. Jacques Lecoq partait du masque noble (masque un peu japonisant inspiré par les Nô) qu'utilisaient Jacques Copeau au Théâtre du Vieux Colombier ainsi que Jean Dasté dans la Compagnie des Comédiens de Grenoble avec lequel il avait travaillé en 1945.
Acteur essentiel ayant posé les bases de sa pédagogie, Étienne Decroux (pédagogue et mime) dont l'enseignement prophétique fut une révélation pour tenter de répondre aux questionnements des metteurs en scène de l'époque : le rapport du corps à l'espace, la valeur expressive du geste et du mouvement, la qualité du silence animé.

Giorgio Strehler, alors jeune metteur en scène au Piccolo Téatro, (pour lequel Sartori avait créé le tout premier masque d'Arlequin) se questionnait avec ce dernier sur l'usage du masque au théâtre, sur le Jeu avec cet accessoire dramatique. Il s'agissait de tout redécouvrir, réinventer. Sartori expérimentait alors diverses techniques et matériaux pour la fabrication des masques de Commedia dell’arte aboutissant finalement au cuir dont les propriétés de légèreté, d'élasticité et de confort pour l’acteur étaient incomparables. Dans cette effervescence, il allait réussir le pari impossible, exprimer la neutralité : traduire l'absence dans un masque. La transparence du vide.
Le Théâtre Universitaire de Padoue fut à cette époque le foyer d'un prodigieux fourmillement d'idées, de questionnements, d'expériences, qui posèrent les bases incontournables de tout ce qu'est aujourd'hui le théâtre masqué ou non tant en matière de pédagogie de théâtre qu'en matière de masques puisque tous les masques créés par Sartori ont inspirés tous ceux qui existent aujourd'hui de par le monde.
Giorgio Strehler : "Nous avons travaillé pendant des années avec ce masque et je me souviens d'une séance où Étienne Decroux s'en servit pour nous faire une démonstration - ce fut la seule et unique fois – de la lévitation du corps. Grâce surtout à une parfaite maîtrise de ses nerfs, à un extraordinaire contrôle de ses muscles à une concentration absolue, il resta littéralement suspendu dans le vide, immobile sous nos yeux incrédules, pendant un instant qui nous sembla durer une éternité."
Jacques Lecoq a donné une impulsion fondatrice au développement de l'art masqué dans le monde, car les élèves de "l'École Jacques Lecoq" qu'il créa en 1956 à Paris venaient d'une trentaine de nations différentes. De nombreux pédagogues et metteurs en scène se réclament de sa filiation, dont particulièrement Philippe Gaulier et Monika Pagneux avec qui j'ai eu le bonheur de travailler deux années.

Si le masque neutre est appelé « Nô européen », par rapport à son homologue japonais né au XIVème siècle, l'outil est encore très jeune. Il est utilisé majoritairement dans les écoles supérieures de théâtre comme outil pédagogique pour acquérir les bases permettant d'accéder aux langages des autres masques, le clown (le nez, le plus petit masque), le bouffon (costume et difformité forment le plus grand masque), et les autres grands territoires dramatiques tels que la Tragédie, la Commedia dell’arte, la Pantomime, le Mélodrame… - tout jeu masqué - et, par extension, et le Théâtre, dans sa globalité.

Il est peu d’écrits traitant du masque neutre et de son histoire en particulier. Mais si vous souhaitez en savoir plus, beaucoup plus, je ne peux que vous dirigez vers le magnifique ouvrage de Guy Freixe « Les utopies du masque sur les scènes européennes au XXème siècle » aux éditions L’Entretemps.